Mélodies en sous-sol • Underground melodies

Photographies de Frédéric RIPOLL

Evoquant sa série « Subway Passengers» sur le métro New-Yorkais (1938-1941), le photographe Walker Evans disait que ce qui le fascinait dans le métro, c’est que les voyageurs « baissent la garde et tombent les masques, bien plus que dans la solitude d’une chambre à coucher (où il y a des miroirs). Dans le métro les gens ont un visage de repos dénudé (1) ». Je partage avec lui et beaucoup d’autres (Stanley Kubrick (2), William Klein, Bruce Davidson plus récemment Luc Delahaye (3), Ourit Ben-Haim ou Chris Marker) cette fascination pour ce genre photographique inépuisable qui dévoile l’humanité bien plus que le nu photographique et qui est pour moi la seule manière aujourd’hui de rejouer The Family Of Man , épopée photographique des années 50, sans tomber dans les excès qui lui ont été reprochés.
Dans Mélodies en Sous-Sol, projet photographique sur le métro en Europe, j’essaie de capter toutes les dimensions poétiques (lyrique, tragique, fantastique ou burlesque) de cette situation particulière du voyageur sous terre.

Quand il monte dans une rame, la première préoccupation de l'habitué est d'insérer son corps dans un espace limité. Il doit très vite prendre possession de l'espace comme il peut et ensuite prendre la pose, comme chez le photographe. Il se crée alors une chorégraphie des corps faite de rivalités, de luttes de pouvoir, de renoncements et d'abnégation, mais aussi de sensualité.

La deuxième préoccupation du voyageur est d'occuper son esprit. Même si un peu partout, le smartphone s'impose, les traditions culturelles varient du Nord au Sud de l'Europe : ainsi les Italiens, beaux parleurs, ont dans certaines villes le privilège de continuer à téléphoner dans le métro, qui se transforme en immense cabine téléphonique où les conversations les plus intimes se chevauchent cacophonique. A Barcelone, les jeunes s'assoient volontiers par terre (les rames, spacieuses, le permettent) et profitent de l'air conditionné pour s'installer qui pour dessiner, qui pour taper le carton. A Prague, ville de tradition littéraire, les smartphones n'ont pas réussi à remplacer le livre, ou son avatar moderne : le e-book.
Les gens dans le métro ont pour la plupart une attitude, une expression d'intériorité qu'on ne trouve nulle part ailleurs — sauf peut-être dans les monastères. Car le métro est une sorte de clôture monastique où pour un court instant on a le sentiment de se réfugier dans le ventre de la terre, ou le ventre de sa mère ; on s'isole, on se réfugie en soi, jeunes comme vieux, sans que la différence de génération vienne, comme à la surface, dans la rue, « dans le monde », fausser le jeu de société.

Tout cela, on s'en doute, est délicieusement photogénique, et le photographe (ici transparent) bénéficie d'un allié précieux : la lumière des néons, créant dans chaque rame les conditions d'un studio ambulant : une lumière douce, diffuse, à quoi s'ajoute la complicité des images reflétées par les vitres.
La méthode ? Ne rien attendre, ou plutôt s'attendre à tout ... car il faut bien compter sur le hasard, qui fait souvent bien les choses et les photographies.

Ces "Mélodies en sous-sol", commencées en octobre 2012 à Toulouse, puis en 2013 à Prague, Turin, et Barcelone, et en 2014 à Bucarest et Kiev vont se prolonger dans une trentaine d'autres villes européennes.

La première exposition de ce travail a été présentée du 4 au 29 novembre 2014 à Kiev dans la galerie CAMERA dirigée par le photographe ukrainien Igor Gaidai.


 

1) Traduit de Walker Evans by James Mellow, ed. Basik Books, NY 1999, p.396

2) Le cinéaste a fait une série de photographies en 1946 : Life and Love on the New York City Subway qu’il qualifiait de véritable addiction.

3) Le procès autour des photos de Luc Delahaye prises dans le métro de Paris fait jurisprudence. Dans son jugement du 2 juin 2004, la 17ème Chambre du TGI de Paris a reconnu la primauté de la liberté d’expression sur le droit à l’image.

Copyright © 2014 Frédéric Ripoll • Borne504